Pour toute une génération de téléspectateurs c’est d’abord un générique musical reconnaissable entre tous : plus qu’à son compositeur américain Morton Gould, le thème de Spirituals for Orchestra restera pour toujours attaché aux « Dossiers ».
Ajouté à cette partition, un visuel de présentation volontairement dramatisé : en gros plan, sur fond de roulement de tambour et de violons, une main tourne les pages d’un dossier cartonné dévoilant, avec une lenteur calculée, à la fois le titre du film, les invités, et les membres de l’équipe.
Le ton était donné, et plongé dès l’ouverture dans un univers étrange et angoissant, chacun était impatient de découvrir le thème de la soirée.
Et pourtant à l’origine le concept est simple, mais il est original car jamais utilisé jusqu’alors à la télévision. C’est le producteur Armand Jammot qui en a l’idée : proposer un film suivi d’un débat pour un magazine de société réunissant témoins et contradicteurs avec – idée géniale – la possibilité pour le téléspectateur de poser une question en direct aux invités.
Diffusée pour la première fois le 6 Avril 1967 sur la 2ème chaine de l’ORTF, devenue par la suite Antenne 2, en direct, deux mardis par mois, l’émission allait devenir au fil des années pendant près de vingt cinq ans, un monument de l’histoire de la télévision.
Elle eut ses présentateurs emblématiques : après Yves Courrière qui assura la première année, Joseph Pasteur de 1968 jusqu’en 1975 et Alain Jérôme de 1975 à 1987 furent des meneurs de jeu rigoureux et respectés, suivis par Charles Villeneuve (1987-1988) et Claude Sérillon (1988-1991).
Lors du premier numéro consacré au nazisme avec en introduction le film de René Clément « Les Maudits » le téléspectateur va expérimenter le numéro d’appel SVP 11-11 avec le « Allo Guy d’Arbois ? » resté fameux.
Des numéros exceptionnels mirent à l'honneur « les premiers hommes à marcher sur la Lune » en 1969 ; "Astérix et Obélix" invités de Pierre Tchernia en 1976 dans un numéro spécial sur les Français ; des thèmes aussi larges que le sport, avec en 1979 un numéro autour de Yannick Noah, tennisman pas encore vainqueur à Roland Garros, le pouvoir et l’argent, Mai 1968 « dix ans après, révolte ou révolution ? », le harcelèment sexuel, les femmes, le divorce avec le film « Kramer contre Kramer », Haroun Tazieff et le risque de réchauffement de la planète, l’Histoire avec plusieurs numéros consacrés à la seconde guerre mondiale, l’Algérie et la décolonisation, la police et ses indicateurs avec comme support le très beau film « la Balance ».
Des débats sans langue de bois et explosifs immortalisés en 1983 par Jean-Marie Poiré
dans « Papy fait de la Résistance » où on trouve en épilogue une parodie de l’émission avec Alain Jérôme jouant son propre rôle de présentateur parfois débordé par des invités déchaînés.
«Nous jouons chaque fois une pièce différente, avec des acteurs qui ne sont jamais les mêmes, mais dans un décor toujours identique», aimait à dire Armand Jammot.
Ainsi en Mars 1981 : on traite du cinéma porno, sujet racoleur à une époque où le sexe est tabou à la télévision, mais audience garantie ; l’émission étant en direct, il faut s’attendre à tout : alors que le réalisateur José Benazeraf insulte François Chalais, le mari d’une romancière invitée fait irruption sur le plateau passablement énervé, pour arracher son épouse à « cette assemblée de pornographes » Chaude ambiance !
Certains invités, emblématiques, se retrouvent seuls face au public. Comme Yves Montand, en 1984, qui affronta presque deux heures durant les questions sur sa carrière, ses convictions communistes, les femmes de sa vie…Valéry Giscard d'Estaing - face à 60 Français - ne se priva pas non plus de cette formidable vitrine, pas plus qu'Éric Tabarly, Alain Delon, Richard Nixon ou Soljenitsyne.
Voulant traiter des circonstances historiques de la création de l’Etat d’Israël, quelque temps après la Guerre des Six Jours, les organisateurs ne pourront convaincre les représentants arabes et israéliens de s’asseoir autour de la même table. Après la diffusion d’Exodus le long métrage d’Otto Preminger, c’est à partir de deux studios différents que Joseph Pasteur avec les invités arabes et Alain Jérôme avec les israéliens s’entretiendront avec leurs invités dans un climat tendu et aucun échange direct n’aura lieu entre les deux parties.
L'émotion s'invite aussi sur le plateau, comme ce soir du 2 avril 1974 où un assistant glisse discrètement à Alain Jérôme une dépêche AFP en plein débat : le Président de la République Georges Pompidou vient de décéder ; les invités vont du coup devoir improviser les premiers hommages publics.
L’émission du 8 Août 1991 sera la dernière ; personne n’en avait été averti, y compris Alain Jérôme lui-même qui aura toujours le regret de n’avoir pu l’annoncer à l’antenne et ce pour une simple raison : exceptionnellement le 880e numéro avait été enregistré. Il est vrai qu’en direct SVP 11-11 aurait certainement explosé !
Voir les émissions
● Cinq colonnes à la une du 7 avril 1967 : Yougoslavie: où en est le socialisme?
Cinq colonnes à la une du 7 avril 1967 : Les bacheliers du cirque
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Cinq colonnes à la une du 7 avril 1967 : La multitude des coureurs de fond
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