Nous sommes à Vienne (Autriche), Jean-Jacques Rebuffat et moi, caméras aux pieds. Nous attendons l'opportunité de partir à Budapest (80 kms) où l'insurrection gronde contre le régime communiste. Pierre Sabbagh - le boss du journal télévisé - a envoyé plusieurs équipes au plus près de la frontière hongroise pour arriver jusqu'à la capitale et expédier des images sur cet événement historique : l'insurrection d'un peuple de l'est contre le communisme !
Informations confuses, situation opaque, difficultés multiples avec un manque de transport manifeste et un passage à la frontière aléatoire. Finalement, un confrère photographe de Match, Philippe Le Tellier, nous proposa de partir avec lui à bord d'un taxi dont le chauffeur est hongrois. Comme d'habitude, c'est Paris Match qui paye... ! On est ok après avoir eu le feu vert de Paris. « Mes petits, pas de risques, hein ! soyez prudents !... », dixit Henri Cabrières !
Nous voilà partis dans un vieux taxi Mercedes, mais sacrément confortable avec tout notre matériel. Une voiture étonnamment grande. Passage de la frontière austro-hongroise sans problème. C'est tout juste si les gardes-frontières ne nous saluent pas !
On roule vers Budapest par la nationale, comme des touristes. Il fait froid, mais beau. 50 kms, on traverse un village typiquement hongrois, totalement désert. Brusquement, à la sortie de ce village, un énorme char T 54 ou 56 (je ne sais plus) russe qui avance, tourelle rabattue et canon en position de tir. Je n'ai vu que la bouche du canon !
Notre chauffeur de taxi hurle, ouvre sa porte et part en courant vers une ruelle, sur la gauche. Rebuffat réagit plus vite que moi, prend ses « clics et ses claques » et me dit « tirons-nous » !
J'en fais autant avec un temps de retard. Le char soviétique s'était arrêté. J'emprunte la sortie du taxi et fonce sur la gauche derrière Rebuffat. 1 à 3 minutes après, une énorme explosion : le blindé avait tiré sur le taxi qui s'envolait, pulvérisé ! La trouille au ventre, nous avons couru comme des fous, Rebuffat et moi, le chauffeur de taxi loin devant, vers le bas du village.
A l'abri, pour souffler un peu, on a commencé à entendre des rafales d'armes automatiques dans notre direction. C'était les russes qui intervenaient au bout d'un moment, propre à leur façon de faire, et nous tiraient dessus.Nous devions nous retrouver, quelques temps après, le long d'une rivière avec un convoi d'une centaine de réfugiés hongrois, venant de Budapest et fuyant les troupes du Pacte de Varsovie. Nous avons compris que nous avions passé la frontière le jour même où les soviets avaient décidé de réinvestir la Hongrie.
Il ne restait plus qu'à suivre nos réfugiés pour retourner en Autriche en longeant cette rivière. Parmi ces réfugiés de la capitale hongroise, l'un parlait un français compréhensible et nous servait en tout cas d'interprète. Son nom était Jan Garai.
Il était le frère de « Shonny » Garai, le patron de l'agence de presse Keystone à Paris.
Son fils, Jacky avait été l'un de mes meilleurs copains pendant la guerre, à Paris, et son père un grand ami du mien. Etonnant !
Ceci facilita grandement les liens avec le groupe de Hongrois que nous suivions, sans autre solution. Le passage de la frontière fut difficile. Les russes étaient en train de tout boucler. Enfin, nous sommes passés pour nous retrouver, en Autriche, dans un camp de la Croix Rouge américaine mis en place pour accueillir justement les réfugiés hongrois. Nous étions dans un tel état, Jean-Jacques et moi, sales, pas rasés de deux jours, les vêtements déchirés et maculés de boue, que l'on nous classa dans la catégorie des réfugiés miséreux.
Contrôle médical, piqûres de toutes sortes, interrogatoires, bref, il était urgent de se faire reconnaître par l'administration américaine.
Ce fut un parcours du combattant épique. Notre cas était hors norme. Non prévu dans la nomenclature. Finalement, grâce à une intervention de l'ambassade de France à Vienne, alerté par nos rédactions, on nous « valida » ! Du coup, les américains marquèrent un intérêt certain pour nos personnes. On nous autorisa à rester avec nos réfugiés. Nous fûmes rapatriés sur Munich, dans un vaste camp de transit. Les américains avaient monté un pont aérien permanent au dessus de l'Atlantique, pour évacuer les hongrois vers les Etats-Unis.
Nous nous étions pris d'amitié avec un petit « schuccia » hongrois de 13 ans, Petre, qui avait fait le coup de feu à Buda contre les forces communistes, avec son père et son frère, tous les deux tués dans les combats très durs des ouvriers des usines automobiles de Budapest. Fuyant la zone des affrontements, il s'était retrouvé avec cette colonne de réfugiés partant vers l'Autriche. Petre avait une touche incroyable. La « gapette » d'ouvrier de son père, la veste de son frère, le pantalon de je ne sais qui, le tout, deux fois trop grand pour lui. Un vrai « croquis » disait Rebuffat qui le filmait en permanence dans toutes les scènes de la vie quotidienne d'un camp de réfugiés américains, en Allemagne. Un tableau unique ! Quelques jours après, le commandant du camp nous fit appeler, Le Tellier, Rebuffat et moi et nous proposa de partir aux USA avec nos réfugiés, par le pont aérien.
On n’allait pas refuser !Nous nous retrouvâmes à Francfort en partance sur un vieux DC 6 du « Transport Command », sorti du cocon de la seconde guerre mondiale en catastrophe, comme d'autres, pour transporter des milliers de réfugiés hongrois.Là, commença une autre aventure !
De Budapest à Thulé
Le DC 6 de l'US Air Force fonce vers l'Ecosse, première étape pour les USA, avec 52 passagers hongrois à bord, plus l'équipage, et 3 journalistes français qualifiés « d'observateurs » par l'administration militaire américaine. Particularité de ces avions qui dataient de la seconde guerre mondiale, les passagers étaient à l'envers du sens de la marche, ou du vol. Il était impossible d'emprunter la ligne aérienne régulière par les Açores. Le plan de vol du pont aérien prenait un tracé nord, passant par l'Islande, le Groënland et le Canada. C'était beaucoup demander à ces avions qui n'étaient pas tous en bon état de vol, loin s'en faut ! Le nôtre, poussif, faisait partie de cette catégorie en voie d'extinction ! Après l'escale d'Islande (Keflavick), un peu froide (!), nous devions attaquer le grand froid du continent Arctique. Et là, les choses se gâtèrent avec un premier moteur en flamme, en pleine nuit ! Impressionnant !Puis, un deuxième en « carafe » ! On ne riait plus du tout d'autant que le DC 6 perdait de l'altitude et on voyait très bien les icebergs malgré la nuit. Et nos 52 passagers qui n'avaient jamais pris l'avion. Pas l'ombre d'une panique. A aucun moment !
Par contre, nous connaissions l'autre danger, l'équipage nous avait expliqué le contexte avant le décollage d'Islande : les chasseurs soviétiques étaient dans le coin, guettant la possibilité d'abattre carrément un transporteur. S'ils apprenaient nos ennuis mécaniques, on était cuit ! L'équipage observa donc le silence radio en descendant le plus bas possible pour échapper aux radars russes. On se traîna jusqu'à Thulé, base ultra secrète de l'Otan, au Groënland, près de la frontière soviétique. Un atterrissage homérique avec deux moteurs sur quatre en croix, escorté par la chasse américaine. Laquelle avait repéré notre DC 6 non loin de la base, ayant été alertée par les nombreux avions russes qui nous cherchaient !
On resta deux jours à Thulé. Etonnante base où tout était secret et qui se retrouvait avec des réfugiés venant d'un pays communiste et des journalistes français sur le site. Je pense que 50 ans après, le commandant américain de la base, s’il vit encore, ne s'en est toujours pas remis...!
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